Genève, été 2050

  • 08. août 2018
  • air du temps
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Les plus ancien.ne.s ont quitté la ville. Comme chaque année désormais, c’est la transhumance; le déplacement vers les montagnes dès le mois de février pour y trouver un peu d’air frais, afin d’échapper à la fournaise.

Genève, été 2050. On l’appelle désormais l’Addis-Abeba des Alpes. On tuerait pour une oasis. Plus un chat dans ce qui était une ville lacustre. Plus de chats du tout. On s’écharperait si par bonheur on tombait sur une boîte de whiskas. Plus d’eau du tout. Si on rencontrait un CEO de Nestlé, on lui ferait la peau. Désormais, tout est cramé. Les bureaux vides et les immeubles délabrés font penser à une exposition d’art paléolithique. Ceux qui sont restés vivent dans les caves, des tunnels CFF ou d’anciennes canalisations hydrauliques. Ils sortent prendre l’air entre 3 et 4 heures du matin. Plus besoin de briquet pour s’allumer une clope, ça s’enflamme tout seul en tirant une bouffée.

Au tournant du 20e siècle, un Suisse sur cinq mourait des suites de la tuberculose. Pour contrer et prévenir la maladie, on avait construit des sanatoriums. On y envoyait les malades prendre air et soleil. En 2050: les plus fortuné.e.s montent en altitude se réfugier dans des grottes. Les terres basses sont devenues invivables. On fait du skate dans d’anciens barrages.  Joli le loop sur la Grande-Dixence.

Le lac Léman est à sec dès le mois de février. Il se remplit à peine durant le court « hiver » (de fin novembre à décembre). Quelques gouilles ici et là, à peine de quoi ramasser quelques algues ou grenouilles. Le reste du temps, on le traverse à pied. Point positif: plus personne ne se dispute le nom « lac Léman  » ou « lac de Genève » on l’appelle le petit désert du Lavaux. Les petites chamailleries locales ont été égalisé sous le souffle du sirocco.

Les enfants ventilent le sable gris de ce qui était auparavant un lac, pour chercher des objets du temps béni où il y avait encore une vie: une rame, une bouée, fragment de maillots de bain ou bris de lunette. Personne n’aurait pensé que ce lieu devienne si vite un lieu de fouille archéologique.

Genève, été 2050, 60 degrés Celsius.

Un bon petit foehn nous rafraîchirait. On l’espère comme avant on craignait la bise. On raconte des contes de glaciers et sorbets pour faire rêver et dormir les enfants.

Ceux qui ont pu partir sont montés vers le nord, essayant de rejoindre la Suède la Norvège. Rapidement les frontières se sont closes. Les routes d’immigration sont bloquées. Pas de migrations climatiques pour ceux qui ont fermé leur frontières durant des décennies. Essaie maintenant de passer le détroit de Béring à la nage pour voir. Tu aurais mieux fait de ne pas louper tes cours d’aqua-gym aux Eaux-vives.

Les Suisses ne peuvent plus que monter en altitude pour y construire une vie à l’année. Les glaciers ont fondu depuis belle lurette. Les rivières d’altitude ressemblent à des serpentins défraîchis d’après fête. On creuse des tunnels dans la roche, réhabilite d’anciennes routes romaines. Le tunnel du Gotthard est un immense dortoir. On vit sous terre comme des troglodytes. On suçote le peu d’eau qui sourd du granit comme de l’eau bénite.

Plus de bêtes pour nous aider. Incapable de leur fournir du fourrage ou de l’ombre. Les reptiles sont rétifs à l’élevage. La présence de varans dans les Alpes amène un petit plus en terme de protéines, mais vas-y pour les chasser à la fronde. sinon c’est pissenlit et patates douces tous les jours, avec un petit complément de larves et d’araignées quand c’est jour de fête.

 

La technologie nous a bien niqué

Elle devait pourtant nous protéger de tout, et nous assurer même contre nous-même. C’était notre nouvelle divinité. Notre précieuse. On lui avait fait de jolis autels, renoncé par avance à toute plainte possible en signant chartes, accords d’usage ici et ici et encore là, tout partout comme il fallait. S’engageant même à ne pas croquer dans son i-phone en cas de pénurie de blé.

La technologie pour le profit est ruine de l’âme.

Plus d’électricité hydraulique. Plus d’électricité nucléaire, par incapacité à refroidir les réacteurs…. soit on arrêtait tout, soit tout fondait. Du solaire partout. La terre comme une plaque chauffante. Et nous dans des trous.

Genève 2050? Un bourg de plaine. Durant le mois d’hiver les plus téméraires y maintiennent ouvert l’aéroport en œuvrant à des températures dépassant les 60 degrés comme les liquidateurs le faisaient sur le toit de Tchernobyl. Ils sacrifient leur vie pour rendre viable une vie après la leur. Ils dégrafent le bitume, replantent des arbres, luttent contre tout ce qui a contribué à faire d’un lieu tempéré et agréable un enfer sur terre. Pour une fleur plantée, il y en a dix qui tombent. Pour un peu de terreau arrosé, dix poumons remplis de poussière. Mais ce n’est qu’ainsi que l’on regagnera du terrain. C’est le prix à payer.

L’aéroport a été responsable durant des décennies d’émissions de particules fines. Les traînées blanches des avions contribuaient au réchauffement de l’atmosphère. Aujourd’hui, il n’y a plus de portance dans l’air. Seuls les plus petits drones se posent et décollent encore. Les autres tomberaient comme des pierres. Des gens de Suède et Norvège viennent quelques jours, amener un peu de vivre  et surtout de l’iode dans les Alpes, C’est le retour du crétinisme. Pas sûr qu’on y survive cette fois.

Genève, 2050? On regarde des images de l’an 2000. On aurait des larmes dans les yeux si elles ne s’évaporaient pas tout de suite. Des avions striant partout le ciel et des bienheureux les regardants passer.  On pense à eux comme aux inconscients qui regardaient les essais nucléaires à Mururoa en tongs et chemise à fleur. Il y avait de beaux grands prix de Formule 1 pour que les sponsors puissent vendre leur merde, des voitures sur toute les routes pour être sûr que ça chauffe bien, mais la clim’ était toujours en option, on pouvait payer.

On se demande pourquoi nos ancêtres ont été aussi cons en mettant du bitume partout, bétonnant jusqu’aux falaises. On suçote des racines. Zinal a atteint le demi-million d’habitant-e-s. Zermatt est une mégapole. Les montagnes débordent. On finira par se battre pour le sommet du Cervin afin d’y dormir tranquille. La gestion des déchets est un grand problème. J’y reviendrai peut-être dans un prochain texte, si j’en ai le temps.

En attendant on flotte dans des hamacs suspendus sur le vide. Le prochain cycle de glaciations arrivera vers l’an dix mille et l’on se dit, bien sûr, que ça pourrait être pire. C’est dans notre nature de créer la catastrophe et de toujours penser qu’elle en frappera d’autres.

D’ici là, nos enfants devront bien apprendre à vivre sans la clim’

 

 

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